Réfléxion sur l'écosystème de la micro
Par JN le Samedi 16 octobre 2004, 12:06 - Linux et les logiciels libres - Lien permanent
Les dinosaures, pas les dinos....
L'autre jour (ça devait être dimanche dernier) je regardais un documentaire intéressant sur l'essor des dinosaures.
Les scientifiques expliquaient que la cause très probable de cet essor a été la scission de la pangée (le continent unique qui existait à la création des océans) avec la création de l'océan proto-atlantique (je n'ai rien inventé), ce qui a eu pour conséquence de bouleverser le climat sur de nombreuses terres en le rendant plus humide.
L'ancêtre des dinosaures qui n'était alors qu'un petit lézard à peine plus gros qu'un chien a profité de la croissance de la faune pour croître aussi. L'espèce venait de trouver un terreau où elle était plus fertile que les autres, et évolua vers les espèces que l'on connaît.
De même, les paléontologues expliquent la disparition des dinosaures et l'avènement des mammifères, par un changement brutal de climat dont ils ont d'ailleurs du mal à définir la nature. Ils expliquent aussi que plus tard, l'avènement de l'humanité serait du à l'ouverture du rift africain qui a modifié profondément le climat dans cette partie du continent. Tous ces scénarios qui utilisent le même ressort, ont fini par me convaincre que les paléontologues tiennent peut-être une théorie cohérente qui remet les fragments épars d'informations sur la préhistoire dans un cadre unique.
La Théorie, en gros
Ce qui est intéressant avec cette théorie, c'est qu'on peut en tirer plusieurs lois qui s'articulent entre elles dans un système de relations.
Le premier point commun est une modification brutale de l'écosystème. Ce phénomène venant de l'extérieur et décorrélé de l'évolution interne de l'écosystème favorise l'émergence et le développement d'une espèce particulière. Cela semble logique quand celle-ci s'avère adaptée ou capable de s'adapter plus rapidement aux nouvelles règles du jeu.
Ces modifications radicales de l'environnement provoquent souvent la disparition des espèces prépondérantes de l'ère précédente. Cela peut s'expliquer par le fait que l'espèce prépondérante a dispersé son pouvoir de mutation à remplir toutes les niches écologiques de l'ancien écosystème par une adaption au plus près aux anciennes conditions, au dépend de la qualité de mutation sous de nouvelles conditions. Pour faire une image, elle a atteint son rythme de croisière à pleine puissance, alors que se dessine au loin l'iceberg de la catastrophe naturelle.
En conséquence du point précédent, la nouvelle race émergente doit souvent son essor au fait qu'elle était en état de lutte pour la survie dans l'ancien écosystème et avait donc conservé tout son agilité pour s'adapter. Sous les nouvelles conditions, elle profite donc d'un appel d'air par les nouvelles opportunités d'adaptation qui s'offrent à elle, et par le fait que soudainement les espèces prépondérantes laissent un espace libre dans l'écosystème.
Vieux, mon PC ?
La question qui m'est ensuite venue à l'esprit a été biensur : et si on essayait d'adapter ça au monde de la microinformatique tel que nous le connaissons. Après tout, ce monde a vu l'apparition et la croissance d'une race de micro-ordinateurs et de systèmes d'exploitation qui règne quasiment sans partage sur le petit écosystème de l'informatique. A l'échelle des temps de la microinformatique, on peut même dire que le système PC-Windows a occupé le devant de la scène pendant la majeure partie de la vie de cet écosystème, en balayant trsè tôt les micro-ordinateurs de type concurrent (il faut déjà avoir un certain âge pour se souvenir des MO5, Amstrad CPC, ZX80 et Bull Micral) et en réduisant les systèmes d'exploitation concurrent à des rôles très limités voire les forcer à disparaître.
Pour les facteurs déclencheurs de la croissance, je vois , entre autres, les causes suivantes :
- Un besoin de traitement automatique des données, à des prix à portée pour les petites entreprises et les particuliers
- Découlant du premier : la non technicité du public visé. Celui-ci cherche donc une solution qui lui paraît simple au regard de critères purement « utilisateur ».
- La désorganisation et l'occupation de niches des concurrents, au point que ceux-ci voient leur espace rétrécir d'année en année.
- Les concurrents prépondérants de l'ère précédente se sont comportés comme on s'y attendait : ils étaient figés, sans évolution.
L'empire contre-attaque
Maintenant, j'aimerais bien voir venir l'avènement de la nouvelle espèce que nous chérissons tous, je veux dire les logiciels libres ! Mais là, le problème se corse... Il y a plusieurs points qui font diverger la réalité de la belle théorie.
Premièrement, l'écosystème n'évolue pas indépendament des espèces qui le peuplent, mais plutot sous l'action de ces acteurs, ce qui signifie qu'en s'y prenant bien, les acteurs prépondérants de l'écosystème peuvent biaiser les règles pour qu'elles continuent de satisfaire leurs conditions optimales d'éxistence. Dans la pratique, il suffirait de citer la vente forcée, les campagnes de publicité à grand renfort de dollars, les essais pour imposer le PSN (numéro de série unique par processeur) ou TCPA (trusted computing alliance : alliance pour l'informatique de confiance. Voir à ce propos http://www.gnu.org/philosophy/can-you-trust.fr.html l'article de R. Stallman).
Deuxièmement, il y a eu de nombreuses révolutions dans le monde de la micro. L'apparition et la croissance démesurée d'internet a pris de court la firme de Redmond à première vue. Elle a pourtant su rester assez agile à l'évolution, en développant les modules d'accès à internet avec une bonne réactivité et en noyautant et pervertissant les standards.
L'essor d'internet a vu la multiplication des virus. Ce péril aurait pu être une opportunité pour les logiciels libres. Par un renversement du raisonnement, ce nouvel élement de l'environnement écologique de la microinformatique a plutôt favorisé l'émergence et la croissance d'un nouveau business. Un fois encore les industries du logiciel propriétaire ont trouvé une parade aux nouveaux périls (par la réactivité et la communication) tout en continuant d'occuper la majorité de l'espace disponible.
Un nouvel espoir
Mais il ne faut pas désesperer pour autant. Le vent se lève contre les logiciels fermés qui abusent de leur position (vente forcée, fermeture et modification sans préavis de formats de fichier, incompatibilité des versions différentes de systèmes d'exploitation, forçant une mise à jour globale onéreuse).
Ce vent, c'est celui du pragmatisme et du réalisme. Les logiciels libres sont passés en moins de deux ans du statut de jouets pour les allumés en leitmotiv pour finalement déboucher sur des options tangibles d'alternative aux fournisseurs historiques de solutions logicielles.
Là où on déployait des logiciels libres sur des serveurs dans un coin sans le crier sur les toits, on met à l'honneur ces nouvelles solutions, sans honte de l'annoncer. Les particuliers sont curieux, n'y voyant pour l'instant que la gratuité ; les entreprises s'y attèlent, en insistant sur la maîtrise, les institutions passent des contrats d'état, en recherchant la sécurité. Ces logiciels génèrent des séries d'articles dans les magazines d'informatique générale.
Ce n'est pas pour autant qu'il faut crier victoire. S'il est certain qu'un rééquilibrage est en cours, il ne faut pas rêver quand à la domination des logiciels libres. Le lobbying puissant des grands éditeurs de logiciel prévoit une contre-attaque et le passage en force de l'application de loi sur la propriété intellectuelle détournée de son sens originel pourraient mettre en peril la survie même de nombreux projets libres.
Les grandes sociétés de services en informatique ne s'y sont pas trompé, et essaient de proposer des solutions fermées. La raison en est simple : avec les logiciels libres, il leur est impossible de maintenir une dépendance de leurs clients. Ceux-ci sont trop facilement retaillables et interopérables. Ils sont vraiment le gage d'un marché du service logiciel plus compétitif, plus juste sur les prix. Et c'est aussi ce que les clients de ses sociétés commencent à comprendre.
Il est certain que nous vivons l'accélération du développement des logiciels libres. La licence qui les régit tire ses fondements de principes philosophiques, mais son application provoque des effets bien réels dans le monde actuel. La prise de conscience croissante de la valeur de la visibilité sur les systèmes informatiques poussent les tenants du logiciel fermé à des actes de partage du source, dans un soucis de transparence. Cela ne suffit pas et l'on aurait tort de s'en contenter.
Le public découvre peu à peu les applications des avantages des licences compatibles avec la GPL. Ce faisant, il met une pression plus grande sur les éditeurs de logiciel, qui devront évoluer ou perdre leur puissance.
Jean-Noël Avila,
5 septembre 2004


Commentaires
C'est beau, bien écrit... j'en suis béat d'admiration, non pas que je doute de tes aptitudes littéraire mais par l'analogie entre M$ et les dinosaures. je vais le relire par plaisir. Espérons que le Logiciel Libre soit la branche des hominidés... apparemment aucune chance de survie il y a 1,6 million d'année et aujourd'hui maître du monde.
Pas facile de s'attaquer à une comparaison entre l'evolution "biologique" et informatique. L'idée me plait bien et le texte est sympa :o). Je ferais quand même qques remarques: je préfère le terme "espèce" à celui de "race", et le fait que les "acteurs" modifie "l'ecosysteme" se fait entre autres pour des vegetaux qui modifient le terrain en le rendant acide par exemple, empechant par la même le dvpt d'autres plantes.
La menace pour le logiciel propriétaire vient bien en revanche de sa flexibilité car on voit bien si l'on prend le cas des logiciels embarqué, notre OS favori a explosé sur ce marché car intrinsèquement plus fexible (code ouvert, portabilité) et donc plus facilement portable sur un nouveau support.
Effectivement, je m'étais pourtant mis en garde contre l'emploi du mot "race" qui ne s'applique pas ici (c'est une sous branche de l'espèce), mais il semble qu'il en est passé au travers...